"Le pouvoir tunisien se trompe de diagnostic"

Publié le par Stade7 Tunisie

 

"Le pouvoir tunisien se trompe de diagnostic"

Par Dominique Lagarde, publié le 30/12/2010 à 17:20


 
"Le pouvoir tunisien se trompe de diagnostic"

Manifestation de soutien aux résidents de Sidi Bouziz ce lundi à Tunis.  

AFP/ FETHI BELAID

Face aux manifestations qui secouent le pays depuis plusieurs jours, un défenseur tunisien des droits de l'homme explique le malaise de la jeunesse de son pays.

 

Ancien député de l'opposition, ex-secrétaire général de la Ligue tunisienne des droits de l'homme, Khemaïs Chammari est membre du "comité Sidi Bouzid" qui s'est constitué au lendemain des premières manifestations, il y a près de deux semaines. C'est en effet dans cette ville du centre du pays que les troubles ont commencé le 17 décembre, après qu'un jeune marchand ambulant, dont la police avait confisqué la marchandise, ait tenté de s'immoler par le feu. Ils se sont ensuite étendus à plusieurs autres localités, et des manifestations de solidarité ont également eu lieu à Tunis.. Le président tunisien, Zine El Abidine Ben Ali, a pour sa part déploré les évènements, dénonçant leur "instrumentalisation politique". Il a également limogé son ministre de la communication. 

 


Pourquoi la contestation s'est-elle aussi rapidement étendue après l'incident du 17 décembre à Sidi Bouzid?

 


Alors que le mouvement de protestation sociale qui avait éclaté, il y a deux ans, dans le bassin minier de Gafsa était resté circonscrit à cette région, cette fois, en effet, la contestation a fait tache d'huile. Le vent de colère qui, depuis deux semaines, s'étend du Nord au Sud est avant tout révélateur du malaise profond de la jeunesse. Il est absurde d'y voir une quelconque "instrumentalisation" de la part de Partis politiques dont tout le monde sait qu'ils n'ont pas les moyens, le voudraient-ils, de mobiliser de telles foules. Le malaise des jeunes est directement lié au chômage qui les frappe en très grand nombre. Officiellement, la Tunisie compte 14% de chômeurs. Mais, s'agissant des jeunes diplômés, nous sommes à plus de 20%. Dans les régions de l'intérieur 25% des jeunes hommes en âge de travailler et 44% des jeunes femmes sont sans emploi. 


Il n'existe aucune structure de dialogue, aucune association reconnue qui permette à ces jeunes de se faire entendre  


Il en résulte à la fois un sentiment de précarité et une frustration d'autant plus grande que nous sommes dans un pays ouvert au tourisme et à la société de consommation. En outre il n'existe aucune structure de dialogue, aucune association reconnue qui permette à ces jeunes de se faire entendre. Ils se sont reconnus dans le geste de désespoir du marchand ambulant de Sidi Bouzid. Au lieu d'être à l'écoute, le pouvoir a réagi en verrouillant un peu plus encore l'information, s'en tenant pendant plusieurs jours à la thèse du fait divers isolé. Ce qui ne pouvait que faire monter d'un cran encore la frustration.  

 


Faut-il aussi, au-delà de la protestation sociale, voir dans ce mouvement l'amorce d'une contestation politique?

 


Il s'agit d'un mouvement spontané de citoyens et de régions- celles de l'intérieur du pays- qui se sentent laissés pour compte. Si les mots d'ordre et les slogans se sont politisés au fil des manifestations, cela tient d'abord au verrouillage du système. Cette attitude a tout naturellement débouché sur des slogans plus politiques, en particulier contre l'absence de libertés

 


Beaucoup de slogans aussi concernaient les Trabelsi, c'est à dire la famille de l'épouse du président. Y-a-t-il un lien entre la colère populaire et la mainmise de ce clan sur l'économie du pays?

 


Le raz le bol que suscite chez les Tunisiens le népotisme et la corruption sont de notoriété publique. Il suffit d'écouter ce qui se dit dans les ateliers, les écoles ou les cafés... Il était assez naturel que les manifestants expriment à haute voix cette colère là, contre l'enrichissement insolent de quelques-uns et leur propre marginalisation, et contre les inégalités qui se creusent depuis des années en Tunisie. Ils n'avaient pour cela nul besoin d'être "instrumentalisés".

 

 

Quel peut-être l'impact de la réaction du président Ben Ali. Il a certes dénoncé "l'instrumentalisation politique" du mouvement, mais aussi promis de débloquer de nouveaux crédits en faveur des jeunes de Sidi Bouzid...

 


Les mesures d'aide immédiates annoncées représentent à peu près la valeur de dix villas cossues. Cela n'est pas sérieux. Ce n'est pas avec des effets d'annonce et des mesurettes que l'on règlera le problème. L'inquiétude du pouvoir est réelle. Mais il se trompe de diagnostic. Le bon diagnostic nécessiterait une véritable remise en cause du modèle de développement tunisien, avec une vraie réflexion sur la répartition des revenus au niveau social et régionale et des fruits de la croissance. Au lieu de cela, le discours officiel consiste à désigner des boucs émissaires. 


Le mouvement peut-il menacer le régime?


Il serait hasardeux de ma part d'émettre un avis. Je déplore, en ce qui me concerne, que le diagnostic posé ne soit pas de nature à résoudre les problèmes économiques, sociaux et politiques qu'affronte le pays. Et je regrette l'absence de canaux de discussions qui puissent jouer le rôle d'écluses. 


Un article du Guardian de Londres dressait hier un parallèle entre la situation en Tunisie et celle qui prévalait à la fin du règne du président Nicolae Ceausescu en Roumanie ? Que penser de cette comparaison?

Comparaison n'est pas raison. 

 

http://www.lexpress.fr/actualite/monde/afrique/le-pouvoir-tunisien-se-trompe-de-diagnostic_948959.html

Publié dans Tunisie Sidi bouzid

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article